Ecrire ... concours littéraire Janson de Sailly 2009


12 décembre 2022.




Tu me regardes, les yeux vacillants. Tes paupières tremblent, tu ne bouges pas. Je n’ose pas affronter la réalité, je sens mes bras qui frissonnent tu sais, je sens que c’est la fin.


« Je t’aime » me susurres-tu.


Ma mâchoire est bloquée, mes sens sont coupés, mon haleine se fraye difficilement un passage dans ma bouche, ma langue deviens pâteuse et plus molle qu’un flanby. Je n’ai jamais affronté ça, la fin d’un voyage. Mon cœur se serre, je ne veux pas. Tu t’accroches à ma main, je sens mes entrailles qui frissonnent tu sais, je sens que c’est la fin.

Tu me souris, tu ne dis plus rien, tu n’en as plus la force. Le voyage s’achève, au bout de la nuit. Il est tard, je ne vois rien par la fenêtre, l’extérieur est sombre. Seuls quelques points brillent dans le ciel. Les astres sont là, ils t’attendent. Mes yeux humides te caressent, les tiens sont fermés. Rêves-tu ? Je l’ignore.


« Je t’aime », ces mots résonnent dans ma tête.


Je me souviens quand tu me relevais des marécages dans lesquels je m’enfonçais, de tous ces pays que nous avons parcourus à pieds, en ne vivant que d’amour et d’eau fraîche. « Le malheur, me disais-tu, c’est que tu sois tombé amoureux de moi ». Je riais tu sais, je ne pensais qu’au jour présent. Tu m’as fait tout oublier, même mon identité. Je ne vivais plus pour moi, mais pour les autres, comme toi. Tu m’avais dit que de toutes façons, vivre pour soi ne rimait à rien.

Tu me plaisais tellement, tu sais, ton attitude désintéressée, tes longs cheveux et ton visage gracieux. Je ne suis pas fait pour la poésie, mais si j’avais eu les mots et le courage nécessaire je t’aurais écris des centaines de poèmes, je t’aurai noyée sous l’encre de ma plume.


« Je t’aime », et pourtant j’ai douté.


Tu te souviens de l’Ethiopie ? Tu me disais que tu voulais finir tes jours là-bas, mais moi je ne pouvais pas rester, mes maux de tête étaient trop forts, je ne supportais pas la chaleur. Alors tu m’avais pris la main, tu l’avais serrée contre ta poitrine. J’entendais ton corps battre, il brûlait. Tu m’avais embrassé et puis mes maux étaient partis.

Tu te souviens de l’Inde ? On allait de ville en ville, soigner les malades, enseigner le français aux enfants, l’anglais aux adultes, on courrait sur le toit des trains, on criait dans la montagne de l’Himalaya notre Amour. Tu m’entraînais dans tes folies, dans les pays les plus dangereux. « Mais il le faut ! » me répétais-tu. 


« Je t’aime », ces mots me font toujours autant d’effet.


Tu faisais tellement de choses, parfois j’avais peur. Je me recroquevillais, et tu t’approchais de moi, tu me disais des mots doux. Tes lèvres étaient si douces, jamais je n’en toucherai de pareilles. Quand tu m’embrassais, tu souriais. Ces baisers étaient si fous, j’avais des goûts de fruits qui me restaient dans la bouche. 

Tu te souviens, une fois, je t’avais dis une phrase qui t’avais fait pleurer. « Je veux passer ma vie avec toi ». Je crois qu’alors tu avais compris que j’étais perdu, tu ne voulais pas accepter le choix que je faisais. Tu me disais que c’était une erreur. Je sais maintenant que tu avais compris que ton voyage se finirait avant le mien. 


« Je t’aime », et quand tu me l’écrivais tu mettais « je t’Aime »


Tu m’as dit une fois, que j’étais le grand A de ta vie. Ton Amour. Tu sais, j’ai rarement vu quelqu’un qui croyait autant à l’Amour. Pour toi, il n’y avait que ce mot. Les autres mots, m’expliquais-tu un jour le décrivaient ou décrivaient son opposé. Tu étais révoltée contre la violence et la haine. « Un homme ne peut pas être violent, c’est contraire à sa nature » scandais-tu.

Tu sais, tu as été la personne qui m’a fait le plus rire. Parfois j’avais des crampes pendant des jours et des jours, respirer était douloureux. On riait de tout, des jeunes, de la vieillesse, de la politique, de l’Homme, de la Terre, de l’Univers, de toi et de moi, on riait même de la vie. Et pourtant …


« Je t’aime » répètes-tu pour la seconde fois, d’une vois affaiblie.


Je sens que tu quittes ton corps, que tu quittes la vie. Ma main est fébrile, je ne peux pas la contrôler. Elle caresse ton visage une dernière fois, elle touche tes paupières fatiguées, tes joues mouillées, ton nez en trompette. Ton visage est si calme. Ton souffle devient rauque, je m’approche sans bruit de ta bouche, et je dépose un baiser sur tes lèvres.

Tu souris comme à ton habitude, mais tu peines je le sens. Je ne sais pas ce qui me prend mais un sanglot s’égare de mon cœur. Je retiens les autres, ma gorge fait barrage. La tristesse de te voir partir sans moi m’envahie, pourtant tu m’as appris à être fort.


« Je t’aime », et tu n’étais qu’amour.


J’ai vu des enfants mourir sous les bombes en Irak, j’ai vu des enfants mourir du sida au Gabon, j’ai vu des enfants mutilés et incapables de marcher en Inde, j’ai vu des enfants morts de froid au Népal, j’ai vu des enfants mourir sur des mines au Kurdistan, j’ai vu des enfants soldats tuer d’autres enfants soldats en Colombie ... Mais la femme que j’aime mourir, ça, je n’ai jamais vu.

Tu sais, le pire, c’est que j’étais prévenu. Notre voyage nous l’avons commencé en Inde et nous le finissons aujourd’hui. Nous l’avons commencé à tes dix-huit ans, et vingt ans plus tard nous l’achevons. Tu es jeune ma chérie. Tu m’as donné tellement de choses, j’ai plus reçu que donné. Tu m’as appris à affronter la vie sans toi, tu m’as appris à m’occuper des autres comme toi, tu m’as appris à ne pas me plaindre comme toi, à accepter la vie.


« Je t’aime » tu me l’as dit il y a quelques instants et ta voix était si faible …


Tu souffres, j’en suis sur. Et tu ne te plaints pas. J’aurai pu douter, me dire que tout cela n’avais aucun sens, puisque tu pars sans moi. Mais non. Je sais que je dois continuer ton voyage, que tu vivras à travers moi. Quand tu seras loin, promets-moi de donner de tes nouvelles. Je t’en supplie aide moi, je ne suis encore qu’un enfant.

Tu ne voulais pas d’enfant, mais je t’avais convaincu. Tu as eu une fausse couche, je me souviens c’est une des rares fois où je t’ai vu pleurer pour toi. Tu t’en voulais, tu souffrais tellement, tu n’y étais pour rien. Lorsque l’on a appris la nouvelle, tu m’as serré la main tellement fort que j’ai saigné, tes ongles me transperçaient la peau. Tes forces après cette épreuve étaient décuplées, je craignais tes « pouvoirs », tu surmontais le drame à ta manière.


« Je t’aime » ces mots s’adressent aussi à cet enfant perdu.


Tu ne vas pas rester avec moi plus longtemps, je sens que ton âme s’envole. Je te connais assez bien pour savoir une chose : qu’importe où tu iras, tu te battras de là où tu es pour l’Amour. Même avec le peu de force que tu as, tu me le dis encore. Je le sais que tu m’aimes, que tu m’as aimé depuis le début. Je touche ta main, je la mets sur mes joues comme si tu me faisais une dernière caresse.
Je veux te dire que je t’aime, mais les mots sont incapables de sortir. Ils sont coincés. Je suis tellement triste que tu t’en ailles. Ma chérie, ouvre les yeux, saute à pieds joints de ton lit, courre partout dans la chambre de l’hôpital, crie de joie comme avant, gesticule devant moi et dis moi que tu n’es pas malade, que tu vas rester. J’espère tellement un miracle, j’attends. J’en viens à me dire que si Dieu existe et qu’il m’aime il le fera pour moi. 


« Je t’aime », même à l’agonie tu me le dis, alors que moi je suis sain et je n’y arrive pas.


J’entends des « bips », des bruits d’infirmières, de médecins, tout le monde s’active autour de moi. Ils te branchent des tas de machines sur ton corps abîmé. Tu es épuisée ma chérie, je voulais que tu te reposes avant que tout cela ne t’arrive, et toi tu refusais. Tu voulais te battre jusqu’au dernier instant pour eux. Je suis prostré devant toi, je ne sers à rien. Je t’envoie tout l’amour que j’ai dans mon cœur, c’est mon cadeau d’adieu.

On me demande de me pousser, on me bouscule. Quelqu’un m’assois sur ton lit, ou peut-être est-ce moi, je ne sais pas et cela n’a pas d’importance. Dans un élan de désespoir je me jette sur toi, je te serre dans mes bras, les « bips » s’accélèrent. Je te dis « je t’Aime avec un grand A » dans l’oreille, comme la première fois que tu me l’as dit. On essaye de me séparer de toi ma chérie, je ne veux pas, laisse moi partir avec toi. Je t’en prie, ouvre les yeux une dernière fois. Je ne peux pas y croire, je passe ma main dans tes cheveux. Ta respiration s’accélère et retombe, elle devient si douce presque imperceptible, je prie, je ferme les yeux, je pleurs. Tu m’offres le dernier battement de ton cœur. Ta main ne bouge plus, les « bips » cessent, la ligne devient droite. Je hurle. Je deviens fou, je suis une plaie vivante. 


« Je t’aime » tu me disais ces mots il y a quelques minutes à peine.


Avant tu étais là, tu étais malade mais je te savais dans ton corps. Mes larmes se versent sur toi. Ta main est si froide, le sang chaud s’enfuit. Les larmes courent sur ton corps, il est froid. Toi qui étais si chaude, si vivante. Je n’arrive pas à comprendre. Je voudrai me mettre avec toi dans le lit, me coucher auprès de toi en cuillère comme avant, te rassurer comme au début. Mais les draps sont des éponges pour mes larmes, et ton corps est mort. 

Les souvenirs de notre vie défilent devant mes yeux, je suis si heureux de t’avoir connu, je me relève, contemple ton corps. Je fais le vide en moi. Je sèche mes larmes. Tout à coup je sens une force bouillante jaillir en moi, un souffle nouveau. Tu es là, tu es en moi. Tu n’es pas disparue. Ton voyage s’est achevé, pas le notre, pas le mien. A moi de le continuer.


Je t'aime et je t'aimerai toujours.

Posts les plus consultés de ce blog

Stockholm Studio : done.

Il est 10 am à Kauaï

Invisible Architecture & Human Perception: Smells and Spaces