Ecole Spéciale, élèves spéciaux ?

"mieux vaut une école d'architecture privée qu'une école privée d'architecture."
Jacques-Franck Degioanni




Aujourd'hui via Le Moniteur on a apprit qu'Odile Decq s'apprêtait a ouvrir une école d'architecture (Confluence. Institute for Innovation and Creative Strategies in Architecture) 100% privée a Lyon. Les rires ont fusé, venant d'architectes, de journalistes, d'étudiants. D'etudiants des ENSA mais aussi de l'ESA. Une lettre sépare ces deux univers et elle signifie tant. Et puis certains ont fait le rapprochement entre l'ESA et Confluence. Et là, les clichés ont resurgit.

Étant dans le système de l'ESA je me dois d'éclairer certains. Oui cette école est privée, oui il faut payer, oui elle a des défauts. Parfois à force de vous entendre, ceux des ENSA, on a l'impression d'acheter notre diplôme. Et puis on fait un pas en arrière.

Déjà celui qui a créé l'ESA n'est autre que Viollet-Le-Duc, en réaction aux Beaux-Arts (Bon à l'époque le nom était moins marrant, Ecole Centrale d'Architecture, mais au moins pas de raillerie comme "élève spécial"...) . Il voulait une école différente, plus humaine, plus libre, loin des diktats. FREEDOM. Depuis bien sûr il y a eu plusieurs directeurs et même si on peut critiquer Odile Decq sur la gestion de l'école c'est elle qui lui a donné sa portée internationale. Nous verrons bien où François Bouvard le nouveau directeur nous mènera.

Ensuite, certains sont ici sans le bac, d'autres avec un bac L ou technologique, d'autres ont repris des études ou suivent la formation permanente, certains ont abandonné médecine ou la prepa. Beaucoup de profils atypiques, une grande richesse.  

Des étudiants des quatre coins du monde aussi, des espagnols, turcs, chinois ou italiens qui après un semestre d'échange ont choisi de rester a l'ESA. Pas par obligation. Par choix. Pourquoi ? Sont ils fous ? 

Parce qu'être a l'ESA c'est faire partie d'une école active, dirigée par les profs, l'administration mais aussi et le plus important : les élèves. D'ailleurs ce sont ces derniers qui ont en quelques sortes amorcé un mouvement pour changer de directeur., déclenché quand j'étais en première année. Adieu Odile. Depuis tout ne s'est pas arrangé, certaines guerres secrètes persistent, menées par différents clans de professeurs. Parfois la participation n'est pas si facile.
Être a l'ESA c'est la chance d'avoir -souvent- des profs ouverts, avec un univers spécial, peu scolaires. Et de les découvrir en petits groupes. Les promos dépassent rarement les 80 élèves. Des invités ou des profs permanents, on trouve de tout, et pour tous les goûts. De Peter Cook et ses collages Archigram (certes il vient de rejoindre Confluence...), à Reza Azard et ses villes imaginaires, en passant par De Ostos et ses machines loufoques, Édouard Cabay et l'architecture paramétrique, David Tachjman et son approche sensible, et Fabienne Bulle et ses constructions en Haiti, certains profs sont connus de tous pour leur singularité. On a le choix dès la troisième année. Parfois aussi ils abusent, se prennent pour des stararchitectes, et on a des envies de meurtres.
Être a l'ESA c'est découvrir des locaux ouverts 24h/24 (même si il y a eu des problèmes certains semestres), un atelier maquette avec des laser, des charrettes tous ensemble (on souffre comme tout le monde, et on subit certains horaires hardcores en 2eme année. 9h 21h du lundi au samedi pendant 3 mois), et un lever de soleil apres de joyeuses charrettes face au cimetière du Montparnasse. 
Être a l'ESA c'est avoir peu de cours de structure, trop peu, beaucoup de théorie et beaucoup d'art. Certains ne sont pas fait pour ça. Moi ça me convenait. Mes cours préférés sont ceux théorie de l'architecture et philosophie. On rêve beaucoup, sûrement excessivement.
Être a l'ESA c'est profiter du jardin en été, maudire la boue en automne.
Être a l'ESA c'est essayer des nouvelles choses tout le temps. Un journal a été créé par certains étudiants il y a peu l'"Ours", des workshop sont régulièrement mis en place, une conférence par semestre organisée par les étudiants de S5, qui invitent et dînent avec une personnalité. De mon temps on avait invité TYIN. On avait fait des crêpes, des sandwich et tout vendus plusieurs soirées de suite pour payer leur billet.
Être a l'ESA c'est avoir un large panel de conferences. C'était avoir un ciné club qui malheureusement a fermé. C'est avoir le choix d'en profiter, ou pas.
Être a l'ESA c'est se former dans une école à échelle humaine. Des classes de 70 environ (certaines années plus, on aimerait que la sélection soit encore plus rude, histoire de remonter le niveau et de rester en petit groupe), pas des amphi de 400. Un absent et tout le monde est au courant. Gare à ceux qui sèchent. Une ambiance se créé, les discussions naissent autour d'un séminaire et se prolongent dans la cours.
Etre à l'ESA c'est pouvoir trouver sa place si on est different, mais redouter d'affronter le monde. Alors des intersemestres sont mis en place pour nous plonger dans le concret. On est un peu des ados. J'ai fait 8 stages. Et seulement le premier avec piston. Les rumeurs de l'élève qui sort pistonné a mort, j'y ai cru et puis j'ai vite déchanté. Et tant mieux. Pour mon dernier stage j'ai eu une vingtaine d'entretiens. Dont un marquant, où l'on m'a clairement refusée parce que je venais de l'ESA. Et ça fait mal.
Parce qu'être a l'ESA c'est se justifier sans cesse. J'étais préparée, j'ai fait un bac L. Répéter a longueur de journée que non, je n'avais pas choisi une filière poubelle mais que j'aimais les lettres et la philo, ça forme. Et puis on se demande à la fin pourquoi on devrait se justifier. On a tous une histoire différente, mais au fond on est là pour apprendre. On en veut. On ne fait pas de charrettes pour le fun (quoique...). Vous trouverez toujours des cas, des personnes qui n'ont pas l'air passionnées mais qui réussissent en atelier, qui ont des bonnes notes, qui trichent, utilisent la Rhétorique. Ça met en rogne. Mais finalement plus tard on sera confrontés aux mêmes histoires. Certains concours sont gagnés de façons louches, beaucoup d'archi lors des Appels d'offres mentent sur leur chiffre d'affaire, voire sur leurs références (je ne citerai même pas le cas de ceux qui se prétendent archi sans être inscrits a l'Ordre, coucou Ora Ito).

L'ESA je l'ai connue par un architecte français, qui a été prof un peu partout et qui me disait que c'était l'école française la plus atypique, internationale et ouverte et qu'elle me conviendrait, moi petite L. J'y suis entrée en mars 2011, après six mois en Espagne (Selectividad de Ciencias). Elle se veut la AA française en moins bien (et moins riche, mais avec des profs en commun, et puis en moins cher quand même). Une école internationale, artistique, dingue. De dingues aussi. Mais on y apprend l'architecture à notre manière. Et il n'y a pas qu'à vous, DPLG, que cela fait peur.



(Mise a jour: Texte ecrit en fevrier 2014, et c'est triste de le relire presque deux ans plus tard)

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