L'Architecte et l'Eloquence.

 "Architectes : Tous imbéciles. Oublient toujours l'escalier des maisons"
Gustave Flaubert


Marc Barani @ AJAP 2014



Mercredi soir, AJAP 2014 au Ministère de la Culture. Ravie de pouvoir y accéder, je me prépare à entendre toutes sortes de discours. Le chemin qui mène à la salle où seront prononcé les résultats est magnifique. Dans un décor digne des films de Marischka, on monte un escalier superbe, traverse couloir chargé pour atterrir dans une salle aux lustres imposants. L'estrade est posée au milieu. Vide, elle attend. Nous aussi. 
Jacqueline Osty débute, doucement, rappelant le rôle important du paysagiste, de ses étroites collaborations avec l'architecte, si bien que parfois on ne distingue plus l'un de l'autre. Elle redescend de l'estrade aussi doucement que lorsqu'elle est montée. Sincère ?
Marc Barani enchaîne. Il est assuré dans son costume, lit à peine ses notes, regarde chacun au fond des yeux. Sa voix est grave, l'opposée de celle entendue quelques minutes plus tôt. Il affirme que le niveau de l'architecture augmente. Il sourit, on se sent fiers un instant de faire partie d'une nouvelle -future- génération d'architecte. Baratin
Aurélie Filippetti, haussée sur des talons aiguilles, élégante, évoque le talent des architectes, invoque l'architecture comme "symbole fort", et comme "vitalité de la scène culturelle française". Puis vient le temps de vendre son ministère, de justifier sa place, savourer d'avoir conservé son poste, et elle rappelle donc l'engagement du ministère de la culture pour l'insertion de jeunes professionnels (intéressant de souligner que dans AJAP, soit albums jeunes architectes et paysagistes, sont considérés comme "jeunes" les moins de 35 ans). Puis elle fait un état des lieux "encourageant", lance un mot sur les commandes publiques pour les jeunes, expliquant qu'elle est à l'écoute, certains pourtant grincent des dents derrière moi. Foutaises ? Cependant on la sent presque convaincue de son discours, elle le lit de loin, les phrases sont simples, chocs (et je me demande si il n'est pas recyclé chaque année, si atemporel, à demander aux anciens). Elle évoque l'enseignement et les quelques postes ajoutés avec fierté, et termine son discours sur une citation de Victor Hugo : "l'architecture est le grand livre de l'humanité". Enfin elle annonce les lauréats, tentant de débuter par les paysagistes, échec, dommage. 



Vendredi en atelier notre professeur nous cite un autre architecte, pour nous expliquer comment bâtir et conceptualiser un projet. Tous pendus à ses lèvres, nous écoutions religieusement. Et soudain je pense à mercredi soir. Car mêlés de débats, de belles phrases et de masturbation intellectuelle les journées d'atelier nous permettent de nous exprimer par des maquettes, des plans, des coupes, des dessins, des diagrammes, mais aussi et surtout d'apprendre à parler. En effet un architecte doit vendre, convaincre, persuader que son concept est le meilleur, face aux promoteurs, aux politiques, à l'administratif, aux BET, aux entreprises. Il doit apprendre une dizaine de langues différentes. Il doit se battre avec comme seule arme ses mots. Et savoir s'adapter. (Récemment j'ai découvert en stage la partie "communication avec l'adjoint à l'urba", pas évidente non plus.). 

Mais jusqu'à quel point ? En jury il arrive qu'un étudiant qui avait réussi à duper par un beau discours tout au long du semestre, échoue à convaincre les membres extérieurs à l'atelier. Soigner l'oral ne signifie pas négliger le projet. L'étudiant en architecture (et l'architecte ?) est un doux rêveur, qui invente un monde nouveau, en oubliant parfois l'essentiel, le besoin, le nécessaire. Ce qui lui est demandé.   

L'exercice le plus intéressant par rapport à la présentation m'a été donné en Erasmus en Espagne : le jury s'effectuait sans présentation de l'eleve. Nous rendions 3 A0 et les profs nous faisaient venir ensuite pour discuter, et confirmer ce qu'ils avaient compris du projet.

Mercredi soir, nous avons assisté à un exercice d'éloquence fort. L'éloquence, c'est l'art de parler. Exprimer en peu de termes une idée, résumer un concept, théoriser une idée.  Marc, Aurélie et Jacqueline ont-ils réussi à convaincre ? Convaincre de quoi au juste ? Avec trois buts différents, ils ont pris la parole au même moment. Le style, l'intonation, le rythme, tout est calculé dans un discours. L'architecte peut parler en public, au même titre qu'une personnalité. Chef du bâtiment, penseur de la ville, son rôle est clair dans l'esprit du grand public (peut-être moins dans le sien). Certains même, plus intellectuels et théoriciens vont jusqu'à donner des conférences. D'autres encore préfèrent des cadres restreints pour s'exprimer. Penser, inventer, imaginer: dans tous les cas, tôt ou tard il faudra parler pour communiquer.

Posts les plus consultés de ce blog

Stockholm Studio : done.

Il est 10 am à Kauaï

Invisible Architecture & Human Perception: Smells and Spaces