Singapour : HDB & contrôle de l'habita(n)t

« L'humanité s'installe dans la mono-culture; elle s'apprête àproduire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinairene comportera plus que ce plat.  »
Claude Lévi-Strauss


Voici plus d'un mois que je suis arrivée dans l'île-état-ville de Singapour, un mois qui m'a permis de découvrir certains rouages, un jeu politique intense et une maîtrise du détail. De l'arrogance des gratte-ciels, à l'insolence des lois locales -telle que celle rendant illégale les sans-abris-, il me semble de temps à présent de retranscrire ces expériences vécue ou observées. Un semestre, court laps de temps, vision saccadée d'un univers troublant. 4 mois pour absorber, l'éternité pour analyser.

Le premier article de cette série est consacré aux HDB. La France a ses Habitats à Loyer Modéré, Singapour a son Housing & Development Board. 14% du parc immobilier du logement pour le premier, 81,9% pour le second (statistiques de 2013). La réussite du HDB s'explique par son but premier : éradiquer les "bidonvilles" de l'île et loger ses habitants dans des habitats de type occidental. Ainsi il y a 54 ans, naissaient une politique urbaine à grande échelle ici, soutenue (et dirigée) par l'Etat. Le HDB révolutionnait le mode de vie ancestrale des Singapouriens, pour s'imposer comme héros de la vie moderne. Mais en s'approchant de plus près, les finitions du système révèlent des failles, et soulèvent un tas de questions métaphysiques. 

Le HDB est présenté par l'Etat comme la clef de réussite de Singapour. Pas de sans abris qui courent les rues, pas de ghettoïsation comme en France. Un accès pour tous au parc immobilier. Cependant, impossible d'investir et de se projeter dans l'avenir. La raison ? Lorsque l'on achète un HDB, on signe un bail, qui est pour la plupart des cas d'une durée de 99 ans. Les deux autres types de contrats sont ceux "free hold" et "999 years lease". C'est un mécanisme hérité des anglais. Autrement dit l'achat s'apparente à une location d'un siècle. Etant donné que le HDB n'a que 54 ans, attendons 2059 pour juger de la réussite ou non de ce système. 

Le HDB se présente comme un bâtiment monté sur pilotis, constitué en bloc, qui abrite un voisinage constitué... par un quota. Singapour est une ville nouvelle, un état récent, qui acquiert son indépendance il y a 49 ans. La population est métissée, étant un grand port marchand, s'y croisent des indiens, des malais, des indonésiens, et des occidentaux. Le singapourien "natif" n'existe plus, et l'ethnie dominante est la chinoise. Le gouvernement souhaite qu'un certain quota de "Singapouriens" soit conservé, à hauteur de 70%, pour conserver une identité nationale. Ainsi pour les HDB, la population est répartie, pour éviter le communautarisme. Un site internet permet de vérifier la disponibilité d'un quartier selon le quota ethnic : http://services2.hdb.gov.sg/webapp/BB29ETHN/BB29STREET/. Pratique !




Le HDB est donc un quartier à petite échelle, et ses rez de chaussées laissés libre par le système du pilotis (non sans rappeler Corbu), ont vocation à rassembler ses occupants. Hier j'ai ainsi vu une soirée de mariage s'y dérouler, et la semaine dernière une fête indu. Le gouvernement s'efforce de promouvoir ces rassemblements citoyens, désignant des responsables de quartier, encourageant les publicités montrant les maires entourés de gens souriants à l'entrée des HDB. Une façade heureuse en somme.




Le HDB c'est un bâtiment à bas prix, et jusqu'à peu, le design était très strict. De l'extérieur impossible de déterminer des différences entre un HDB de l'est ou de l'ouest. Récemment la politique change, on accorde une plus grande liberté aux architectes. Ce qui doit ravir les étudiants en architecture, puisque ce type de bâtiment constitue la majorité de ce qui est construit sur l'île. Ainsi le dernier né est le New Pinnacle, impossible de le différencier d'un condo.



Le HDB est un vrai révélateur de la politique gouvernementale. Célibataire, il est possible d'acheter des studios à partir de 21 ans, en se mettant sur la liste d'attente longue de 2 ans, mais qui sont rares (et chers). Mais c'est tout. Après 35 ans vous pouvez acheter n'importe quel type de logement. Sinon il faut être marié. Les Singapouriens attendent d'ailleurs le mariage pour quitter le nid familial. Les appartements les plus courants sont ceux de 3 chambres, une pour papa et maman, une par enfant. La famille idéale ici. Le divorce est bien plus rare en France, quant au mariage gay ou au pacs, ils n'existent pas. Le gouvernement cherche à promouvoir la famille "traditionnelle".


Source : https://services2.hdb.gov.sg/webapp/BC31ISOP2/BC31SMain

Vous remarquerez sur ce plan le "House hold shelter", petit bunker propre à chaque appartement. L'Etat se sent sans cesse menacé, et si une guerre éclate avec la Malaisie ou l'Indonésie, il suffirait de quelques jours pour réduire l'île en cendre, ou affamer sa population, Singapour étant loin d'être auto suffisant. D'ailleurs c'est dans cet état d'esprit que l'armée qui a développée le système de défense Singapourien n'est autre que l'armée israélienne. Les règlementations du logement social en France vous semblent insurmontables et briment votre créativité ? Découvrez celles du HDB, régulé au millimètre près. L'égalité a un prix.


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Voici plus d'un mois que je suis arrivée dans l'île-état-ville de Singapour, il me tarde d'écrire sur la politique, la corruption, les sans abris, l'immigration, l'occupation de l'espace public. A suivre...

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